
Yeong-gi & Ember
Atteindre la perfection. Chaque bouquet est un subtil equilibre, dont la perfection reside dans son caractere ephemere. Pour esperer la toucher du doigt, les gestes se doivent d'etre precis, la composition etudiee avec soin pour mettre en valeur chaque fleur, ainsi que l'ensemble. Mais la perfection est toujours un etat transitoire, et elle l'est precisement car elle ne dure pas. Car la veritable beaute du monde reside dans l'entropie. Petale se fane, se fletrit. Plante se decompose, s'etiole. Les Muna diraient que c'est un don de soi visant a enrichir le monde. Lui, au contraire, se dit que c'est dans la transformation et l'alteration lente et insidieuse, que demeure le sens cache de l'existence. Le passage de l'ordre au desordre, de la forme au chaos.
Enfant, il avait remarque dans une ruelle obscure le corps sans vie d'un chat, sans doute mort de vieillesse. Il avait longuement observe son pelage inerte et ses yeux fixes et vitreux. Yeong-gi etait repasse le lendemain, et le surlendemain, et tous les jours de la semaine qui avait suivi sa funeste decouverte. Chaque jour, il avait vu le temps et la decadence faire leur oeuvre. Il avait vu les asticots grouillants, tandis que la charogne fondait comme neige sous le soleil. Et un matin, le cadavre avait disparu, probablement jete aux ordures par la Guilde d'Assainissement Urbain. Mais meme ainsi, cette vision le hanta au plus haut point. C'etait ce qui avait du arriver a sa petite soeur, se disait-il, lorsqu'elle avait ete placee dans sa derniere demeure pres de l'eau, la-bas, au sein de l'Asphodele. Avant que les fleurs blanches ne poussent sur sa tombe.
Peut-etre etait-ce pour cette raison qu'il aimait autant les fleurs ? Parce qu'a travers elles, c'etait comme si Yeong-ja lui faisait signe ? Ou bien etait-ce au contraire la fascination morbide de les voir se friper et se dessecher, ou se recroqueviller et noircir quand il les jetait dans les flammes. En verite, peu importait, a ses yeux. Il n'etait que la consequence de ses propres experiences, la resultante du determinisme ineluctable de l'environnement sur son identite. Peut-etre ses clients auraient-ils ete choques, s'il leur avait avoue que chaque fleur etait pour lui un fantome ? Ce qui est sur, meme retrospectivement, c'est que cela n'aurait pas ete bon pour ses affaires.
Cela aurait ete meme pire, si durant un atelier de composition florale, l'un de ses stagiaires avait tire par megarde l'epais rideau de son officine privee. Il y aurait decouvert des fleurs veneneuses, des plantes carnivores, des champignons nauseabonds... un veritable cabinet des horreurs. Car ce n'est pas en etant simple fleuriste qu'il aurait suffisamment gagne sa vie, meme s'il n'aurait pu rever meilleur emplacement pour son echoppe, idealement situee entre les districts de Sonowen et de Reykur. Non, son pecule, il le faisait majoritairement en rendant des services a la Malavita d'Arkaster. La pegre avait toujours besoin de poisons, de soporifiques, et a l'occasion, de quelques onguents et parfums...
C'est probablement pour cette raison qu'il est apparu sur les radars du Qorgan. Son Ignescence naturelle lui etait utile dans ses activites quotidiennes, et meme s'il le taisait habituellement, elle se doublait d'une capacite d'Alteration, et pas des moindres. Trop d'hubris, probablement. Pas assez discret, en fin de compte. Quand les sbires de Wanjiru etaient venus toquer a sa porte, il n'avait pas pu refuser le marche qui lui fut propose. Croupir dans une geole ou bien former un Exalt a la solde du Qorgan en lieu et place des Corps expeditionnaires. Presente de la sorte, ce n'etait meme plus un choix, au final... Meme s'il aurait pu arguer qu'un mariage etait un peu, au fond, comme une prison.
Il n'avait pas eu le choix de sa Chimere. Cette derniere n'avait pas encore de forme etablie. C'est parce qu'ils avaient ete exposes l'un a l'autre qu'elle avait pris l'apparence d'Ember, un petit bout de charbon tout juste bon a faire gresiller la tabac d'un narguile. Apres l'annonce du Musubi, le Qorgan de Wanjiru s'etait lui aussi mis en tete de faconner ses propres Exalts, afin de disposer de leur puissance et de leurs talents demiurgiques. Il n'etait pas le premier, bien entendu. Il y avait deja toute une clique de parias et d'energumenes, et ensemble, ils formaient un bouquet pour le moins haut en couleurs. Et a tous, on avait propose un pacte similaire au sien. Autant dire que le debut de la collaboration fut difficile.
D'un geste machinal, Yeong-gi replace ses lunettes sur le bout de son nez, avec cette meme nonchalance - une simple poussee du majeur - qui lui a deja cause maints ennuis par le passe. On disait injustement qu'il etait ampoule, pompeux, apprete, pedantesque, alors qu'au fond, on ne pouvait pas faire plus taiseux et atonique que lui. Mais ne disait-on pas que parfois, le silence avait plus de clameur que les cris ? Il regarde le ciel sombre, et les veines sombres qui sont en train de se propager au sein des rues de la cite. Il venait tout juste d'assister a un mariage, et voila qu'il devait se preparer pour un enterrement ou un eloge funebre... Mais au moins, il n'etait pas venu pour rien. Il soupire. Avant la fin du jour, on aurait sans nul doute besoin de gerbes et de couronnes a poser sur des tombes...