Alteredarchive
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Gretel & Rust

Je l'observe, tandis qu'elle leve les yeux vers l'armure rouillee et crasseuse qui trone au centre de la vitrine. Elle ne s'interesse pas du tout au capharnaum d'objets insolites de toute taille et de tout genre. Certains sont biscornus et cocasses, et d'autres sont meme douloureux et malaisants a contempler, tellement ils n'ont rien de naturel. Car ils ont ete faconnes par le Tumulte sous sa plus pure forme... Combien de fois etait-elle venue jeter un coup d'oeil ? Quatre, peut-etre meme cinq ? Elle y revenait sans cesse, comme une obsession.

La fois precedente, le boutiquier Reka etait meme sorti de son echoppe, probablement tiraille entre la contrariete et l'amusement de voir ainsi la jeune etrangere passer et repasser sans pour autant se decider. Il avait entrepris de lui raconter en large et en travers comment l'armure avait ete trouvee puis repechee dans la Mer de Nuages. Je l'avais ecoute, adossee au mur, avant qu'elle ne prenne ses cliques et ses claques, toute honteuse, sans savoir que l'armure lui etait destinee, sans savoir qu'une Chimere y avait elu domicile, comme un bernard-l'ermite dans une coquille vide, sans savoir qu'elle allait la nommer Rust, et qu'elle allait devenir son Alter Ego.

Nous en faisions de meme, au fond. Nous prenions place dans un hote. Mais pour cela, nous ecrasions son identite pour en faire notre coquille, avant d'en changer, quand nous en trouvions une plus adaptee...

Il y avait beaucoup de choses qu'elle ne savait pas. Elle n'avait pas encore rencontre Gray, elle n'avait pas encore compris quelle etait sa nature veritable, ni meme entendu le mot "Parangon".

En toute logique, j'aurais du la tuer, avant qu'elle ne s'eveille. Mais contrairement aux autres, je ne suis pas en mesure d'intervenir. L'Ananke m'en empeche. En cet instant, je suis pieds et poings lies. Ce n'etait pas le remords qui entravait ma main. Il n'y avait plus de remords depuis des vies de cela. Il n'y avait que la necessite, et je me devais de la respecter, je me devais de l'assister.

Le devais-je vraiment ?

Les Parangons representeront toujours, par leur seule nature, une menace pour l'humanite. Qu'importent leurs intentions et ce qu'ils incarnent, ils resteront toujours des concepts incarnes. Peu a peu, a leur humanite se substitue l'Oneiros en eux. Et les Oneiroi portent en eux une part d'eternite, une invariabilite. Kalu a pretendu le contraire, la derniere fois que nous nous etions vus, tandis qu'il croupissait dans sa prison. Il avait pretendu qu'en les laissant exister a nos cotes, alors il etait peut-etre possible de les changer, de les modeler, de faire en sorte que leur legende - celle par laquelle ils en viendraient a etre connus - devienne ce qu'ils accomplissaient durant leurs nouvelles incarnations, au lieu de rester prisonniers des fables, contes et histoires herites du passe. Peut-etre avait-il raison, mais je ne pouvais pas prendre ce risque.

Si un Oneiros venait a prendre le pouvoir, il modifierait la societe en fonction des idees et des principes fondamentaux qui le constituaient. Ares ferait probablement du monde un champ de bataille perpetuel, et je n'osais imaginer un monde ou Tiamat serait de nouveau manifestee... Ils avaient tous leur domaine, et ce domaine prendrait le pas sur tout le reste : Ikapati cultiverait la terre jusqu'a faire du monde un champ a perte de vue, Anbay et Gao Yao en feraient un proces permanent... Pire encore, la nature des Oneiroi en feraient un etat immuable, inalterable, une tyrannie de l'idee.

Celui qui s'eveillait en Sunniva etait indubitablement Gretel. Elle aurait un role a jouer au sein de l'errance qui attendait une part des Corps expeditionnaires, semant ses cailloux sur la route pour les guider a bon port, pour les aider a retrouver le chemin du retour. Durant son voyage, elle connaitrait l'amour, et de cet amour, j'en viendrai a renaitre.

Etait-ce vraiment l'Ananke que je suivais ? Ou bien l'envie egoiste d'exister, alors que j'etais en train de contempler la fin de mon periple ?

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